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Sur la lecture de la « lettre aux instituteurs et institutrices » de Jean Jaurès
Article publié le 10 novembre 2020

Le ministère de l’Education a recommandé aux enseignant·es de lire à leurs élèves la « lettre aux instituteurs et institutrices » de Jean Jaurès le lundi 2 novembre. Pour plusieurs raisons, SUD Éducation 93 juge cette demande problématique.

D’abord, ce texte était à l’origine destiné à des enseignant·es et non à leurs élèves. Le lire à des enfants sans plus d’explication ni de contextualisation est un exercice pédagogiquement absurde.

D’autre part, on est en droit de s’interroger sur la mobilisation par le gouvernement actuel d’une personnalité de l’histoire française qui ne partageait en rien ses orientations politiques ni économiques. Faut-il le rappeler, Jean Jaurès était l’une des grandes figures du socialisme en France, partisan de la lutte des classes et de la grève générale.

Tout aussi questionnable, le choix du ministère de couper les lignes suivantes du texte, qui contredisent diamétralement sa vision de l’école :

Quel système déplorable nous avons en France avec ces examens à tous les degrés qui suppriment l’initiative du maître et aussi la bonne foi de l’enseignement, en sacrifiant la réalité à l’apparence ! 

Faire acte de censure n’est pas une façon appropriée de célébrer la liberté d’expression.

Quant au contenu de la lettre elle-même, il frappe par sa tonalité fortement nationaliste. Ainsi, tandis que les enseignant·es sont déclaré·es « responsables de la patrie », les élèves « doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme ». La reprise de ces expressions d’un chauvinisme sans fard constitue un travestissement de la mission enseignante, qui consiste à transmettre des contenus universels plutôt qu’à célébrer les particularismes.

De plus, en l’absence de toute mise en perspective historique, de nombreuses formules dans cette lettre viennent conforter une vision de l’histoire qui tient du roman national. Ainsi, la lettre parle de « démocratie libre » et « du rôle propre de la France dans l’humanité », comme si ces expressions désignaient des réalités comparables aujourd’hui et en 1888, à une époque où les femmes n’avaient pas le droit de vote et où l’entreprise colonisatrice était à son apogée. Cette célébration d’une France mythifiée et atemporelle est tout simplement révisionniste. Quant à la mention d’un « homme primitif », elle est lourdement chargée d’un racisme poussiéreux.

Par ailleurs, nombre de formules présentes dans cette lettre sont si abstraites ou métaphoriques qu’elles sont parfaitement vides de sens : ainsi de « la fermeté unie à la tendresse », ou du « sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triompherons du mal, de l’obscurité et de la mort ». On est en droit de s’interroger sur le contenu conceptuel de ces expressions qui semblent tout droit sorties d’un mauvais prêche religieux, et sur la manière dont elles éclairent exactement les événements qui ont occasionné la recommandation par le ministère d’une lecture de cette lettre aux élèves.

Enfin, on ne peut que regretter que le terme d’« homme » soit employé à travers toute la lettre pour parler de l’ensemble des êtres humains. L’emploi du masculin générique revient à nier la violence sexiste que subissent les femmes de la part des hommes, en laissant supposer que les femmes et les hommes sont immédiatement interchangeables dans leur rapport au monde et à l’histoire de l’humanité.